R&B/Soul/Funk
L'appellation rhythmn & blues apparaît dans les années
1940 pour remplacer l'expression fourre-tout race music, qui englobait
le blues et le gospel joués par les musiciens afro-américains depuis
les années 1930. Étroitement lié à la naissance du rock'n'roll,
le R&B évolue et se mue en soul, dans les années
1960, puis en funk, dans les années 1970. Au tournant des
années 2000 apparaît une forme moderne de R&B,
près de la pop, du hip-hop et de l'électro. Portrait en trois blocs
de cette grande famille musicale dont font partie James Brown, Ray Charles
et Aretha Franklin.
LE R&B
Le rhythm and blues, ou R&B, apparaît aux États-Unis
dans les années 1930. Puisant à même les terreaux fertiles du
blues,
du jazz
et du gospel,
le genre brasse dans un même creuset les principaux ingrédients de
ce qui, moins de 10 ans plus tard, fera recette sous l'étiquette
rock'n'roll.
Musique dansante dont la principale vocation est de divertir, le R&B compte
parmi ses premiers héros le chanteur et saxophoniste Louis Jordan
et son orchestre, le Tympany Five, ainsi que les chanteurs Roy Brown,
Big Joe Turner et Wynonie Harris. Pour certains,
ces artistes se réclament plutôt du jump blues. D'autres diront a posteriori
qu'il s'agissait de rockeurs avant la lettre.
De fait, jusqu'au milieu des années 1950, le R&B et le rock'n'roll
partageront beaucoup d'atomes crochus. Parc à instruments et paramètres
stylistiques se recoupent. Une différence, importante, subsiste : la
couleur des musiciens.
En 1949, le magazine américain Billboard adopte officiellement l'appellation
R&B pour classer tous les disques à succès, à l'exception
de la musique classique et religieuse, enregistrés par des artistes noirs
pour un public afro-américain.
Trois ans plus tard, quand Alan Freed baptise rock'n'roll la musique
qu'il fait tourner à la radio, dans les faits, le DJ joue avec les mots et
ne fait que présenter le R&B sous un vocable qui ne rebutera pas les
auditeurs blancs. Dans la foulée, le rock subira un processus de blanchiment
(voir notre
dossier rock), tandis que le R&B demeurera une musique essentiellement
noire.
Au milieu et à la fin des années 1950, les pianistes Fats Domino
et Little Richard, ainsi que les guitaristes Howlin' Wolf
et Bo Diddley, comptent parmi les artistes les plus en vue évoluant
sous la bannière R&B. Ajoutons à ce groupe sélect le chanteur
James Brown,
auquel on reviendra tout à l'heure (voir section Soul de ce dossier).
Usines à tubes
Fondée en 1947, l'étiquette Atlantic débute
dans le jazz et le blues avant de se tourner vers le R&B. Elle lancera notamment
la carrière de
Ray Charles en 1954. Les auteurs-compositeurs en résidence
Leiber et Stoller composent quantité de tubes pour
les Coasters et les Drifters, au sein desquels
s'illustre notamment
Ben E. King. Atlantic remportera aussi beaucoup de succès
au cours des années 1960 grâce à Wilson Pickett,
Otis Redding, Sam & Dave, Booker T. &
the MG's et
Aretha Franklin, qui enregistreront aux célèbres
studios Stax, à Memphis, et Fame, à
Muscle Shoals, en Alabama – ironiquement, le plus souvent avec des musiciens
blancs…
Créée en 1959 à Detroit, la maison de disques Motown
lance une formidable chaîne de montage musicale qui fait la pluie et le beau
temps au cours des années 1960. Son fondateur, Berry Gordy Jr.,
met au point une recette d'une grande efficacité, qui récolte la faveur
d'un public noir et… blanc. Une équipe de compositeurs chevronnés
– parmi lesquels brillent le trio Holland-Dozier-Holland et le chanteur
Smokey Robinson
-, travaille de concert avec des musiciens de studio hors pair –
dont la section rythmique des
Funk Brothers – pour le bénéfice d'interprètes
doués. Parmi les poulains Motown les plus connus, mentionnons Marvin
Gaye, Diana Ross et les Supremes,
Stevie Wonder,
les Temptations,
les Four Tops, Junior Walker et les Jackson 5.
Du côté de La Nouvelle-Orléans, le pianiste, compositeur et
producteur Allen
Toussaint tient la barre d'une mini-manufacture où oeuvrent
les chanteurs à succès Ernie K-Doe, Irma Thomas et Lee Dorsey,
pour ne nommer que ceux-là. Actif depuis la fin des années 1950, le
duo Ike & Tina Turner se démarque quant à lui
par ses concerts fulgurants, qui lui vaudront d'accompagner les Rolling Stones en
tournée à l'automne 1966.
Au milieu des années 1960, le R&B, que l'on appellera désormais
soul, se distancie du rock et continue d'évoluer vers un nouveau genre, le
funk, qui émerge à la fin des années 1960. Au cours des années
1980 apparaît une nouvelle forme de rhythm & blues, dite R&B contemporain,
aussi qualifiée d'urban music. Il s'agit d'une
mouture dégriffée, léchée, qui flirte avec la pop et
le hip-hop. Ses artisans les plus en vue se nomment Michael et
Janet Jackson, Whitney Houston, Boyz II Men,
Mariah Careh, puis, dans les années 1990 et 2000, Babyface,
Mary J. Blige, TLC, Erikah Badu
et Alicia Keys.
L'esprit de l'âge d'or du R&B – et de la soul et du funk…
– est aujourd'hui défendu par une poignée de mordus. Ainsi les
musiciens Gabriel Roth et Neil Sugarman, qui gèrent
l'étiquette de disques Daptone Records. C'est là
qu'enregistrent entre autres le dynamique combo The Budos Band
et l'énergique chanteuse Sharon Jones, qui aurait fort bien pu tirer
son épingle du jeu 40 ans plus tôt.
LA SOUL
Au milieu des années 1960, le R&B achève une métamorphose
importante. De façon générale, on parle désormais de
soul pour désigner la musique afro-américaine populaire,
qui ravive son héritage gospel. Ses artisans ont, pour beaucoup, chanté
ou joué à l'église dans leur jeunesse. Parmi ceux-là,
Ray Charles,
considéré comme le père fondateur du genre, Jackie Wilson,
l'une de ses voix les plus riches, et James Brown, surnommé le Parrain
de la soul. Dans leur sillage se distinguent notamment le chanteur Wilson Pickett,
Otis Redding, le duo Sam & Dave et la reine
de la soul, Aretha
Franklin.
Le genre se développe dans les métropoles du nord des États-Unis,
plus précisément à Chicago, grâce à Curtis
Mayfield et ses Impressions, Detroit, où fleurit
la maison Motown, et Philadelphie. Dans le Sud, Memphis et Florence, en Alabama,
sont les deux principaux pôles d'attraction. Chaque région développe
son style caractéristique.
Chasse gardée des artistes afro-américains, la soul est aussi servie
– dans une version édulcorée, diront certains puristes –
par des musiciens blancs. Pensons par exemple au duo américain The Righteous
Brothers et aux chanteurs britanniques Tom Jones,
Dusty Springfield et, un peu plus tard, Joe Cocker.
Soul sérieuse
Le grand maître de la soul Sam Cooke fait paraître,
en 1964, un 45-tours dont la face B, A Change Is Gonna Come, annonce un
virage vers un contenu engagé, qui se fera le reflet des enjeux et préoccupations
socio-politiques de l'époque. Quatre ans plus tard, James Brown endisque Say It Loud (I'm Black
and I'm Proud), titre considéré comme l'hymne du mouvement
Black Power. Deux autres exemples d'engagement parmi les plus concluants sont à
trouver chez Marvin Gaye, qui lance What's Going On? en
1970, et Curtis Mayfield, qui fait paraître l'album Curtis
en 1971. Stevie
Wonder aussi chante et met en paroles des sujets dans l'air du
temps, notamment sur Talking Book, en 1972, et Innervisions, en
1973.
À cette époque, la soul est aussi défendue par The Staple
Singers et Al Green, qui deviendra pasteur au milieu
de la décennie. Après avoir composé plusieurs succès
pour Sam & Dave, Isaac Hayes se lance en solo avec succès.
À sa suite, Barry White s'impose avec une soul hyper sensuelle.
Durant les années 1980, la soul prend un virage synthétique et préconise
les claviers et boîtes à rythmes usités dans le milieu du hip-hop
et de l'électro. Elle se fond alors avec le R&B contemporain
(voir plus haut).
LE FUNK
À la fin des années 1960 surgit le funk, dérivé
de la soul et du jazz, et cousin du rock psychédélique. Pour les tenants
de ce genre émergent, la mélodie devient moins importante que le rythme.
Basse et batterie syncopées mènent la danse. Souvent, une section
de cuivres est appelée en renfort.
Les grands princes du funk ont pour nom James Brown, qui est de toutes les révolutions,
Maceo Parker, saxophoniste de Brown, Curtis Mayfield
et Sly & the Family Stone, The Ohio Players, Chaka Khan…
Le multi-instrumentiste Dr. John propose un funk mâtiné
de jazz et de R&B sauce louisianaise. Dans les années 1970, le flamboyant
George Clinton,
qui dirige deux orchestres, Parliament et Funkadelic, donne un
caractère très théâtral à l'affaire. Son fidèle
acolyte Bootsy Collins suivra cette voie.
Pendant ce temps, deux illustres jazzmen flirtent avec le genre. Le trompettiste
Miles Davis
propose On the Corner en 1972, album mécompris à
sa sortie, mais qui exercera par la suite une influence sur une nouvelle génération
de musiciens. Le claviériste Herbie Hancock reçoit un meilleur accueil
lorsqu'il lance Head Hunters (1973), bel exemple de fusion jazz–
funk couronné d'un succès commercial.
Relève de la garde
Au début des années 1980, le funk se trouve de nouvelles têtes
d'affiche. Le chanteur Rick James fait un carton avec les pièces
Give It to Me Baby et Super Freak (1981). Le génial guitariste
Prince
signe à la même époque une série d'albums qui mélangent
funk, new wave et électro. Parmi ceux-là, 1999 (1983) cartonne
grâce à la chanson titre et à Little Red Corvette.
Avec Purple Rain (1984), il adopte une formule plus rock.
Le mariage rock-funk inspire plusieurs groupes américains à la fin
des années 1980 et au début des années 1990. Parmi les plus
en vue, mentionnons Red Hot Chili Peppers, Living Colour
et Rage Against the Machine.
Dans les années 2000, suivant en cela la soul, le funk fera corps avec le
R&B contemporain. On en trouve des traces, par exemple, dans
Crazy In Love (2003), de Beyoncé et Jay-Z,
qui contient un échantillon de Are You My Woman, des Chi-Lites,
ou encore Get Right (2005), de Jennifer Lopez, qui renvoie
à Soul Power '74, une composition de James Brown
endisquée par Maceo Parker.
R&B, SOUL ET FUNK AU FESTIVAL
Le Festival International de Jazz de Montréal a accueilli quantité
de grands noms du R&B, de la soul et du funk au fil des ans. Parmi les plus
connus se trouvent deux Légendes du Festival. Le grand pianiste et chanteur
Ray Charles
s'y est produit à six reprises, offrant notamment le tout premier
concert de l'histoire du Festival le 2 juillet 1980. La reine de la soul, Aretha Franklin,
a livré deux concerts à la Salle Wilfrid-Pelletier en 2008.
Un autre colosse,
James Brown lui-même, s'est arrêté au Théâtre
Saint-Denis en 1986. Deux grands musiciens de La Nouvelle-Orléans ont fait
le bonheur des festivaliers : la chanteuse Irma Thomas a livré son tour
de chant en 1998, 2008 et 2009, et le pianiste Allen Toussaint est monté trois fois
sur scène en 2010. Représentant dignement les groupes qui ont fait
la belle époque du studio Motown, les Four Tops et les Temptations ont partagé la scène
en 2004. La même année, les Funk Brothers et leurs invités étaient
les vedettes de l'événement spécial Labatt Bleue. Les vénérables
Blind Boys of Alabama
ont honoré le Festival de leur présence à cinq reprises depuis
1995. Le chanteur britannique
Joe Cocker y a reçu son baptême en 2009. La même
année, le groupe de R&B Kool & The Gang, de retour après
une absence de sept ans, a fait plaisir aux mélomanes réunis au Métropolis.
La relève
Parmi les jeunes artistes qui ont repris le flambeau se trouvent le Canadien Remy Shand, qui nous a offert sa soul
à l'ancienne en 2002, ainsi que le Québécois d'adoption
Corneille,
venu présenter son premier disque de soul-funk en anglais en 2007. La dynamique
chanteuse Sharon
Jones a livré toute une performance en 2003. La Britannique
Amy Winehouse
est débarquée l'année suivante pour interpréter son
tout premier album. Sa compatriote Alice Russell a chanté deux fois chez
nous, en 2008 et 2009. L'explosive Linda « Chocolate Thunder » Rodney
a livré un tour de chant mémorable en 2009. La même année,
on a pu entendre deux espoirs vocaux adeptes du nouveau R&B, la Britannique
Estelle
et la Canadienne
Divine Brown, ainsi qu'une paire de chanteurs-guitaristes à
surveiller, Jesse
Dee et
Eli Paperboy Reed.
Retour sur 2010
L'édition 2010 s'est avérée excellente pour les amateurs de
R&B, de soul et de funk. D'abord, on a pu y applaudir deux célèbres
chanteurs, Ben E.
King et
Smokey Robinson, qui s'est vu remettre le prix Spirit. L'extravagant
George Clinton
s'est produit au Métropolis, précédé du collectif torontois
God Made ME Funky.
Le chanteur-guitariste texan Black Joe Lewis s'est distingué sur scène
extérieure. La chanteuse québécoise Nadja a réchauffé la scène
de la Salle Wilfrid-Pelletier pour Smokey Robinson. Le Britannique James Hunter a occupé la Place des Festivals
un soir et l'artiste américaine Crystal Monee Hall a présenté
son répertoire sous les étoiles.