Du blues au jazz vocal
Au début du 20e siècle, les grandes voix du blues –
Ma Rainey, Bettie Smith, Ida Cox
– préparent l'avènement du jazz vocal. À travers
leurs performances dans les minstrel shows (caravanes itinérantes)
et leurs collaborations avec les meilleurs jazzmen de l'époque –
de Tampa Red à Fletcher Henderson en passant
par Count Basie et Louis Armstrong – elles
contribuent à propulser les chanteurs et chanteuses à l'avant de la scène.
Avec la chanson Heebie Jeebies, parue dans les années 1920, le trompettiste
et improvisateur émérite Louis Armstrong popularise
le scat, une technique d'improvisation vocale où les paroles cèdent
la place à des onomatopées. Grâce à son sens du tempo
exceptionnel, aux inflexions de sa voix et aux décalages de son phrasé
jazzistique, Armstrong s'impose comme un modèle à suivre.
À la même époque, Ethel Waters jette des
ponts entre musique populaire, blues et jazz. En 1933, Waters connaît un énorme
succès avec la chanson Stormy Weather. Au fil de sa carrière,
elle collabore avec plusieurs jazzmen, dont Duke Ellington et
Benny Goodman. Elle compte parmi les premières chanteuses afro-américaines
à jouir d'une énorme popularité, tous publics confondus.
Les premiers balbutiements
Vers le début des années 1930, aux États-Unis, les big bands
se multiplient. Accompagnés de grands orchestres, les crooners et vocalistes
tels que Bing Crosby, Jimmy Rushing ou Louis
Jordan coulent des jours heureux. Nat King Cole et
Frank Sinatra, qui connaîtront le succès dès
les années 1940, figurent également au tableau des légendes
du jazz vocal. Ce dernier, à qui l'on doit une foule de tubes dont Strangers
in the Night et My Way, demeurera actif jusqu'à la
fin de sa vie.
Quelques groupes vocaux féminins frayent pour leur part avec le jazz vocal
et la musique populaire, dont The Andrews Sisters ou The Boswell
Sisters. Plusieurs grandes dames du jazz vocal débutent au sein
d'un grand orchestre. Malgré le machisme ambiant et la difficulté
pour une femme – noire de surcroît – d'affirmer
sa place, trois d'entre elles marqueront à jamais l'histoire du jazz
vocal : Billie Holiday, Ella Fitzgerald et Sarah Vaughan.
La sainte trinité
Découverte en 1932 dans une boîte de Harlem, Billie Holiday,
la première et probablement la plus illustre chanteuse de jazz de l'histoire,
ne tarde pas à enregistrer avec Benny Goodman et à
se faire connaître des plus grands comme Duke Ellington,
Teddy Wilson et Count Basie. Meurtrie par une
enfance difficile, Lady Day mène une carrière tumultueuse, assombrie
par la consommation d'alcool et de drogues. En 1958, elle sort l'album Lady
in Satin, avant de s'éteindre en 1959.
Artiste polyvalente au timbre de voix pur et chaleureux, Ella Fitzgerald
s'adapte aux mouvances du jazz, naviguant aisément entre swing, be-bop,
bossa, etc. Dans les années 1940, la grande dame du swing s'impose comme
une improvisatrice redoutable, doublée d'une grande spécialiste
du scat. Au cours de sa brillante carrière, Ellington et
Basie l'accompagnent. En 1958, elle enregistre avec Armstrong
la pièce Porgy & Bess de Gershwin. Son talent
va briller jusque dans les années 1980.
Sarah Vaughan, autre grande souveraine du jazz vocal, débute
comme chanteuse et pianiste dans le big band d'Earl Hines.
En 1945, elle chante le classique Lover Man de sa voix capiteuse. Avec
Charlie Parker et Dizzy Gillespie, elle explore les
gymnastiques rythmiques et harmoniques du be-bop. Papillonnant entre jazz et variétés,
elle se produit avec Basie, Miles Davis, Quincy Jones,
etc.
Vers 1955,
Betty Carter s'impose comme une des dernières grandes
chanteuses de be-bop. On applaudit également Tony Bennett, Mel Tormé, Anita O'Day
ou Carmen McRae.
Pour sa part, le trio vocal américain Lambert, Hendricks & Ross
perfectionne la technique du vocalese, qui consiste à mettre en
paroles et en voix des solos instrumentaux. En 1957, la pianiste et chanteuse engagée
Nina Simone
lance I Loves You Porgy. Sa voix de contralto flirte avec le jazz, le soul,
le blues ou la variété.
Déclin et renaissance
L'arrivée du rock porte un coup dur au jazz vocal, qui vit une sorte
de passage à vide dans les années 1960-1970. Le genre reprend du poil
de la bête au début des années 1980 grâce au quartette
new-yorkais The
Manhattan Transfer, au chanteur et guitariste américain
George Benson
ainsi qu'au chanteur de jazz, de soul et de R&B américain Al Jarreau.
Puis, l'étonnant
Bobby McFerrin fait sensation avec ses « percussions vocales
».
Le jazz vocal féminin brille également de tous ses feux. Au Québec,
Karen Young
s'impose comme une grande vocaliste. Les Américaines Dee Dee Bridgewater, Diane Schuur et Cassandra Wilson nourrissent et renouvellent
le jazz vocal contemporain, y mêlant soul, funk, pop, R&B…
En 1996, Diana Krall
triomphe avec All for You. Dans son sillage apparaissent les Coral Egan,
Norah Jones,
Madeleine Peyroux
ou Melody Gardot.
Dans une veine plus pop, le Canadien Michael Bublé poursuit la tradition des
crooners.
Au Festival
Plusieurs grands noms du jazz vocal ont foulé la scène du Festival.
L'édition 1983 est marquée par la venue de Sarah Vaughan,
qui ouvre l'événement, et d'Ella Fitzgerald,
qui le clôture. En 1987, place à Diane Schuur et à
Holly Cole. En 1988, Carmen McRae rend un vibrant
hommage à Thelonius Monk. En 1991, la chanteuse américaine
Dianne Reeves
s'initie aux joies du Festival - elle remportera le Prix Ella-Fitzgerald
11 ans plus tard. En 1993, le public découvre la voix puissante de Dee
Dee Bridgewater. Du côté masculin, on soulignera les nombreux
tours de chant du grand Tony Bennett, qui brille au gala d'ouverture
en 1985. La cuvée 2005 permet d'apprécier une fois de plus les
prouesses vocales de Bobby McFerrin, en plus de redécouvrir
les talents du Canadien Michael Bublé.
L'année 2009
En 2009, la Montréalaise Ranee Lee a une fois de plus épaté
la galerie avec son scat vif et puissant. Après avoir revisité les
chansons de Leonard
Cohen et de Hank Williams, Madeleine Peyroux
nous présentait le disque Bare Bones. Mentionnons également
les concerts de
Patricia Barber et de Melody Gardot. La première,
armée de son piano et de son enivrante voix grave, a déballé
The Cole Porter Mix. La seconde, mystérieuse et charismatique, est
revenue charmer le public après un passage remarqué en 2008.